Vivre avec l’irréparé
Isabelle Le Bourgeois – prix littéraire de la liberté intérieure 2024 – Albin Michel
Femme d’affaires devenue religieuse et psychanalyste, Isabelle Le Bourgeois a un parcours atypique. Après une conversion spirituelle au début des années 80, elle est entrée dans la vie religieuse et a été envoyée au Mexique. Elle a partagé le quotidien de personnes vivant dans une grande pauvreté. Les écrits de cette religieuse auxiliatrice sont empreints de la spiritualité ignatienne.
Auteure d’un livre remarqué, Le Dieu des abîmes (éd. Albin Michel 2020), elle invitait ses lecteurs à découvrir ce Dieu présent au plus intime de nous-mêmes, une réflexion spirituelle nourrie de son expérience de plus de treize ans comme aumônier de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.
Quelques années après Le Dieu des abîmes, elle nous offre un nouveau livre, où le témoignage en forme de récit suscite à chaque étape son dialogue intérieur ; « ni traité ni essai », prévient-elle. Son écriture est plutôt celle de l’écoute qui rend présentes les personnes, et celle de la démarche exploratoire qui s’y inscrit avec ses doutes et tâtonnements. Plus qu’un titre, vivre avec l’irréparé est une « exploration » de notre intériorité, où chacun peut se reconnaître. Qui, en effet, ne porte pas, enfoui en soi ou dans son corps, la marque de blessures qui n’ont pu jusqu’à présent être nommées et réparées ? Nous avons tous expérimenté dans nos vies d’hommes et de femmes le surgissement de l’irréparable : la mort, l’accident, l’humiliation, l’échec, … autant de situations qui disent le définitif, le non-réparable. Mais comment, face à ces souffrances pérennes, distinguer l’irréparable de « l’irréparé » qui, lui, pourrait n’être pas définitif ? L’irréparé dit ce qui n’est pas encore réparé et, par-là, indique que cela pourrait l’être, laissant ouvert un champ de possibles ; il est en quelque sorte sa trace, sa conséquence, sa suite, signifiant ainsi ce qui subsiste en nous, visiblement ou non, des atteintes causées par l’irréparable.
« De plus en plus, je suis convaincue qu’il nous faut apprendre à vivre avec » l’irréparé « , ces traces parfois indélébiles de l’irréparable en nous : la mort d’un enfant, un accident dont on sort handicapé, un évènement traumatisant comme les agressions de toutes sortes qui ont eu lieu dans l’Eglise ». Nous avons tous plus ou moins envie d’oublier ou de mettre du baume sur l’irréparable dans nos vies, d’en effacer les conséquences, de repurifier le contexte.
Apprendre à vivre avec l’irréparé, c’est apprendre à vivre avec quelque chose qui reste de la blessure mais qui peut circuler autrement, c’est apprendre à gérer l’écart entre ce que nous aurions voulu être et ce que nous sommes devenus. La vie spirituelle est d’abord le lieu de l’acceptation profonde de l’être que nous sommes. Il faut toute une vie pour accomplir ce travail magnifique d’acceptation qui va libérer de l’énergie pour nous, pour les autres, et qui nous permettra sûrement de mieux aimer nos ennemis.
En écoutant ses patients et aussi des prisonniers, elle a pris conscience que nous vivons tous avec un sac à dos bien rempli de choses si lourdes : l’irréparable, ça a eu lieu, on ne reviendra pas dessus, ce n’est plus possible de corriger quoi que ce soit ; l’irréparé, ces marques de l’irréparable, demeure en nous. Comment apprendre à vivre avec ça ? Isabelle Le Bourgeois réalise combien il est difficile de circuler dans toutes les pièces du château que nous sommes : nous avons sélectionné un certain nombre de pièces un peu plus belles que les autres et ce sont celles-là que nous montrons et nous cachons en général le grenier, la cave, les pièces un petit peu plus moches ; la liberté intérieure c’est d’apprendre à circuler dans toutes les pièces de notre château et de ne pas avoir honte de ces pièces-là.
Son expérience d’aumônier de prison lui a fait rencontrer à travers la parole, à travers des échanges vrais et confiants des êtres humains qui ne craignent pas de dire qui ils sont, d’aller dans toutes les pièces du château et de les reconnaître comme faisant partie de leur vie et comme faisant ainsi partie de l’irréparé donc encore réparable ; ces rencontres furent pour elle des occasions de découvrir d’immenses libertés intérieures.
La figure de Jésus est une figure de gratuité absolue, c’est une figure qui ne demande rien en échange de ce qu’il donne. C’est tellement rare ces êtres humains-là ! Les personnes qu’il a rencontrées, notamment des figures féminines, sont devenues des figures libres à son contact, quelque chose de la vérité de leur être est sorti et quelque chose de non contraint ; ainsi avec le jeune homme riche que Jésus n’oblige pas à quitter tous ses biens. Qu’est ce qui dans une rencontre va nous permettre d’être au plus près de nous-mêmes ; nous ne sommes pas tous capables d’être dans cette gratuité totale. Mais voilà qu’être encouragé à maintenir cette action de pouvoir y accéder est une chose formidable ; or la figure de Jésus est une figure libre parce qu’elle nous rend libres, c’est une figure de gratuité d’abord. Qu’ils sont extraordinaires ces gens qui, en vous regardant et en vous parlant, vous permettent d’être, parce qu’ils ne vous jugent pas, parce qu’ils ne vous condamnent pas ; ce sont des figures de liberté intérieure.
Prendre le temps d’accueillir l’irréparé met sur le chemin d’une authentique résurrection : les blessures et leurs marques se traversent mais ne disparaissent pas, comme pour Jésus lui-même. Le Ressuscité demeure à tout jamais le Crucifié, vainqueur de la mort, mais avec ses blessures. C’est ce qui le rend accessible et fiable. Vivre avec l’irréparé est alors une Bonne Nouvelle, celle d’une vie renouvelée, qui dit que rien n’est définitivement écrit ni pensé de nous-mêmes sur nous-mêmes. Elle nous ouvre à l’espérance et nous rend sensible à tout ce qui est bon, jusqu’aux plaisirs les plus quotidiens – ces biens simples, comme ceux de la table, qui rouvrent les sens, délient les langues, restaurent les corps mais aussi les relations humaines. En définitive, ce livre offre des réflexions suggestives, aimantées par un Dieu qui ne se lasse pas d’offrir à tous la bonté et la lumière de la vie qu’il ne cesse de créer. Sa lecture donne à penser et à méditer.
Eric Le Scanff